☻Judith
HOWARD BARKER / LUCILE ROSE
Critique d‘Evodie Gonzalez, 31 mars 2026
“Tombée du cadre“
Boîte blanche, quelques chaises de bois sombres ornementées jetées au plateau, déséquilibre, ébauches d’une scène chutée. Un immense cadre est suspendu parallèle au sol, semble dessiner du dessus les murs d’un espace tombé depuis la structure d’un tableau évidé – évocation des nombreuses représentations picturales du mythe de Judith et d’Holopherne, séduit et décapité par la jeune femme.
Dans ce minimum de signes implicitement méta-diégétique, la scène unitaire en temps, en lieu et en action, telle qu’écrite par Howar Barker – le meurtre par Judith du chef de guerre Holopherne, la nuit, dans sa tente – démarre. Un homme habillé en noir, neutralité de convention toute théâtrale, commence une confession sur la guerre et l’amour, qui semble pensée comme un préambule à l’acte sur le point de s’accomplir. Puis entrent les deux prostituées gémellaires, Judith et sa « servante » ici écrite plutôt comme sa mentoresse, et le jeu à trois se lance ; comment séduire, comment duper, comment arriver à l’acte. L’action trébuche, les mots s’enroulent autour d’un geste et d’une intrigue qui peine à s’accomplir de prime à bord, sans cesse détournée par les aléas émotionnels des personnages, brisant ainsi l’illusion que la duperie imaginée pour le meurtre puisse advenir. Acteur.ices microté.es, la langue de Howar Barker se trouve prise dans des tentatives tranquillement hétérogènes d’en saisir la spécificité dramaturgique. Mis en scène par Lucile Rose, alternant entre le concret de la situation dramatique et des envolées psychologisantes suivant les apparentes envolées du texte, le type de jeu cherche un moyen d’accès à une esthétique qui traduirait ce que le texte original met en travail du mythe.
La caractérisation des personnages dans un rapport référentiel aux types canoniques ancre finalement la représentation dans un mouvement toujours instable de balancier, où les icônes et les topoï sont adoptés par glissements et ruptures indifféremment, sur la base d’un jeu qui travaille à une sincérité psychologique désaxée par une composition du corps en enchaînements d’images, circulant avec la notion d’absurde. Le personnage de Judith finit ainsi traversée par l’ensemble des figures stéréotypées féminines, honnies comme adulées, et la mise au travail du mythe apparaît. Il ne s’agit pas de ce que révèle l’histoire pour elle-même mais de questionner sa trace laissée dans l’imaginaire commun, y compris sa lecture féministe – car le mythe raconte d’abord une histoire politique de contrôle de territoires, d’autonomie des peuples et un récit d’une identité nationale. Si cette esthétique du jeu, déstabilisante par son travail de mutations des codes psychologiques, est féconde dramaturgiquement, elle met du temps à se saisir, se trouver et laisse par endroits des zones de flottements – à l’endroit par exemple de la figure d’Holopherne et de sa relation avec Judith.
----------------------------------
Texte Howard Barker
Traduction Jean-Michel Déprats
Jeu Pauline Bélier, Jules Finn, Sidonie Vilas Boas
Mise en scène Lucile Rose
Dramaturgie Roxane Becharat
Scénographie William Ravon
Assistants à la mise en scène Ambre Munié, Maxime Taffanel
Costumes William Ravon, en collaboration avec le service habillage-costumes de l’Odéon-Théâtre de l’Europe
Création lumière Lucien Valle
Création sonore Juliette Cahon, en complicité avec Maxence Vandevelde
Vidéo John M. Warts
Construction du décor Clément Debras
(Vu au Théâtre de la Cité Internationale le 12 mars 2026, dans le cadre du festival JT26 organisé par le Jeune Théâtre National)